Un accompagnement nécessaire

L’appartement de Fatoumata est à deux pas du stade Roi Baudoin, à Laeken, au premier étage. C’est là qu’elle nous reçoit avec Cathy, sa coéquipière du Petit vélo jaune. Coïncidence, celle-ci habite la même rue ! Pourtant elles ne s’étaient jamais rencontrées avant que ne débute cet accompagnement. Fatoumata y habite depuis deux ans. Un lieu calme et serein. Loin des tumultes que sa vie a déjà connus…

Il y a 5 ans encore, Fatoumata était une jeune fille qui vivait en Guinée, à Conakry la capitale. Une vie ordinaire avec ses frères et soeurs, même si aucun ne va à l’école. Mais alors qu’elle a juste 17 ans, son père la promet en mariage à un homme beaucoup plus âgé qu’elle.  « Je ne voulais pas, et je me suis enfuie .» Elle quitte la maison familiale et se cache quelques temps, aidée par sa tante, le temps en fait d’obtenir un visa pour la Belgique. Trois mois plus tard, elle prend l’avion avec un compatriote négociant en vêtements et débarque à Bruxelles, en plein hiver. « Il m’a déposé très tôt le matin devant le bâtiment de l’office des étrangers. J’avais juste un petit pull ! J’ai entendu d’autres personnes parler guinéen et je leur ai demandé de m’aider pour obtenir les papiers. »

Mineure, non accompagnée

En tant que mineure non accompagnée, Fatoumata est de suite prise en charge par Fedasil (Agence pour l’accueil des demandeurs d’asile) et se retrouve au centre de Neder-Over-Hembeek (l’un des deux centres d’observation et d’orientation de Fedasil pour les mineurs non accompagnés). Comme elle souffre régulièrement de nausées, Fatoumata consulte le médecin du centre. Quelques analyses plus tard, le résultat est catastrophique pour Fatoumata : elle est enceinte. « C’était terrible, je venais de quitter mon pays, j’étais toute seule en Belgique et je n’avais même pas encore 18 ans. Qu’est-ce que j’allais faire ? Comment je pourrais m’en sortir ?  » Au centre, on lui conseille de prendre le temps de la réflexion, la grossesse étant récente, on évoque notamment l’avortement. Mais dans son pays, en tant que musulmane, cela ne se fait pas… Les mois avancent et Fatoumata se renferme de plus en plus sur elle-même. « Je ne parlais plus avec personne, je restais dans ma bulle. Je recevais malgré tout de l’aide au centre, notamment d’un assistant social marié à une guinéenne. » Elle décide de garder l’enfant, et accouche d’une petite fille, à qui elle donne le prénom de sa tante.

Après de multiples démarches et une fois majeure, Fatoumata obtient un titre de séjour et le droit au revenu d’intégration sociale alloué par un CPAS. Elle a alors obligation de quitter le centre dans les trois mois et donc de se trouver un logement. « C’était très difficile, heureusement le CPAS m’a aidée pour la caution et pour toutes les démarches administratives de nouvelle résidence, etc. Et puis je payais 500 euros de loyer, c’est compliqué quand on est une femme seule avec un enfant et qu’on a juste le minimum » .

La situation se complique encore quelques mois plus tard. Fatoumata a rencontré quelqu’un et attend un second enfant, un garçon cette fois. « Mais je me suis assez vite retrouvée seule avec mes deux enfants, à devoir tout assumer toute seule. ». Puis un an et demi plus tard, elle est à nouveau enceinte… Elle change alors d’appartement et vient habiter à Laeken, là où elle nous reçoit aujourd’hui.

Un besoin d’aide, urgent

C’est à l’ONE qu’elle croise la route du Petit vélo jaune. « Je n’avais pas du tout prévu cette troisième grossesse et j’étais une nouvelle fois désemparée et déprimée. Dire que je venais juste d’avoir 21 ans et que moi ce que je planifiais, c’est de commencer des formations !»

Fatoumata accouche finalement d’un troisième enfant, un garçon. Mais elle ne va pas bien du tout. Elle ne peut pas parler à sa mère, elle est totalement débordée et ne s’en sort pas avec ses trois enfants dont la plus âgée a juste trois ans. « A l’ONE ils m’ont parlé du Petit vélo jaune, ils m’ont expliqué ce que l’association faisait pour aider les femmes comme moi. J’ai eu un rendez-vous avec la responsable et quand je lui ai expliqué ma situation, elle m’a tout de suite dit qu’on allait trouver une solution. A ce moment-là moi je n’étais vraiment pas bien. Je ne parlais presque à plus personne. Je restais chez moi avec les plus petits, je regardais la télévision, je sortais juste pour conduire ou chercher la grande à l’école ou aller faire une course. D’ailleurs ça, c’était un calvaire avec deux poussettes… Je m’habillais tous les jours avec les mêmes vêtements, et puis je m’énervais très vite sur les enfants. Lorsqu’ils dormaient je faisais le nettoyage, je cuisinais. Je n’avais jamais de temps pour moi. En fait j’étais complètement perdue dans ma tête.»

Durant trois mois, le Petit vélo jaune rappelle régulièrement Fatoumata, prend de ses nouvelles tout en la rassurant, lui rappelant que le Petit vélo jaune cherche une bénévole pour l’accompagner. C’est ainsi qu’en octobre 2016 on propose à Fatoumata de rencontrer Cathy, qui habite en réalité un peu plus loin dans la rue. « Moi j’avais un petit peu peur, surtout d’ouvrir ma porte comme cela à n’importe qui. Mais la connexion s’est faite de suite, aussi avec les enfants, le contact s’est de suite très bien passé. Evidemment au début j’étais un peu réservée, il m’a fallu un peu de temps pour me confier à Cathy, je voulais la connaître d’abord. Il m’a fallu 3 ou 4 visites, 3 ou 4 semaines donc, pour que je commence à me livrer plus facilement. Je me suis surtout rendu compte que je pouvais lui parler sans qu’elle me juge, qu’elle me parlait normalement, comme si j’étais une amie.»

 

 

Comme une amie…

Assez vite la confiance s’installe. Elles parlent ensemble, se confient. Cathy s’occupe des enfants pour qu’elle puisse sortir, elle l’aide aussi à s’organiser, à planifier la semaine. Mais surtout la présence de Cathy lui redonne petit à petit confiance en elle-même. « Aujourd’hui je parle facilement avec les gens, alors qu’il y a 6 ou 8 mois j’étais encore complètement fermée sur moi-même. Désormais si je cherche une adresse en rue, je vais demander alors qu’avant, même cela, je n’aurais jamais osé, de peur des réactions des gens.»

La relation avec les enfants change un peu aussi depuis l’arrivée de Cathy. « Dans mon pays on ne parle pas vraiment avec les enfants, on ne leur explique pas les choses de la vie, on ne partage pas par exemple ses sentiments, on ne cherche pas à savoir pourquoi ils vont bien ou au contraire ils se sentent malheureux. On se dit que ce n’est pas nécessaire. Maintenant je me rends compte que je communique plus avec la plus grande, et c’est très chouette en fait ! »

Aujourd’hui, un an plus tard, l’accompagnement du Petit vélo jaune est terminé. Les trois enfants sont soit à l’école soit à la crèche. Fatoumata va très prochainement commencer une formation. Que du positif ! « Récemment je me suis inscrite dans une salle de sport, une chose impossible pour moi avant. En fait, depuis que le Petit vélo jaune m’accompagne, je me sens vraiment soutenue. Et puis je me bouge beaucoup plus, je me prends plus en main. Je suis sûre que sinon j’en serais toujours au même point, exactement comme il y a un an.»

 

 

Retrouvez l’interview de Cathy ici