“C’est mon moteur”

Hélène, son conjoint John et leurs deux enfants vivent dans une maison dans les environs de Gembloux. Une grande maison dont John prend en charge une grande partie de la rénovation. En février 2017, alors qu’il travaille au mini-tracteur dans le jardin, c’est l’accident. Le mini-tracteur se renverse, John ne s’en relèvera pas. A peine quelques semaines plus tard, Gisela, coéquipière au Petit vélo jaune, entame avec Hélène un accompagnement. Interview croisé.

Hélène : En rentrant du travail le soir, je retrouve mon conjoint mort au fond du jardin. Le choc est gigantesque. Tous les projets de vie que nous avions à deux s’écroulent soudain, brutalement et, du jour au lendemain, je me retrouve complètement perdue. Le médecin me met en congé maladie, je suis bien entourée, même si chacun a son travail, sa vie de famille, même si chacun court après le temps. Je commence une thérapie chez un psychologue, je consulte des assistantes sociales, notamment à la police et au PMS de l’école. Mais cela ne suffit pas. C’est le flou le plus total, à tous les niveaux. Surtout je me rend compte que je n’arriverai pas à m’en sortir comme cela. J’ai du mal à me lever, à me concentrer, à faire des choses pourtant si évidentes quelques semaines plut tôt. Je peux passer une journée entière à ne rien faire, ou plutôt à ne rien pouvoir faire. Je suis notamment incapable de remplir un simple document administratif, je suis littéralement incapable de me lancer dans tous ces papiers pourtant nécessaires et urgents. Je me sens sombrer dans un engrenage sans fin. Pourtant je sais que je ne peux pas me laisser aller. Mes deux jumeaux de 5 ans ont besoin de moi. J’ai ma douleur à moi mais j’ai aussi leur douleur à eux. Je me sens perdue face à leur tristesse.

C’est pourquoi tu as fait appel au Petit vélo jaune ?

Hélène : Oui, ce dont j’avais besoin surtout c’est de quelqu’un qui soit à côté de moi, d’une présence, d’une personne qui me stimule, d’une aide pour remplir tous ces dossiers qui n’en finissaient pas de s’empiler, ainsi que pour me soutenir dans la réorganisation de mon ménage. Le PMS de l’école m’a envoyé au CPAS de Gembloux, qui m’a à son tour conseillé le Petit vélo jaune. Je ne connaissais pas du tout cette association mais je n’avais rien à perdre. Le CPAS les a appelé devant moi, de suite. Et aussitôt ils ont pris ma demande au sérieux. Gisela est arrivée quelques jours plus tard. Elle est devenue mon moteur.

La première rencontre fut donc très rapide ?

Gisela : Oui, moi j’avais terminé un accompagnement et j’étais justement disponible. En entendant l’équipe du Petit vélo jaune me raconter la situation de Hélène, j’ai dit je commence demain, cela me tenait vraiment à coeur. Je trouvais injuste de rester seule avec deux enfants, je voulais absolument l’aider. Et puis j’avais en face de moi l’exacte raison d’être du Petit vélo jaune : c’est tellement important d’accompagner des gens qui vivent des situations si tragiques.

Hélène : Je me souviens que j’avais du mal à parler lors de cette première rencontre, je pleurais tout le temps !

Gisela : Le premier jour on a juste fait connaissance, on a bu un café mais dès la semaine suivante, la première chose que je t’ai dite c’est « qu’est-ce que tu as besoin qu’on fasse ? Qu’est-ce qui est le plus urgent ? ». Et on a tout de suite commencé à remplir des documents à n’en plus finir, pour les enfants, pour la mutuelle, pour l’héritage, etc, etc. On a pris la grosse pile de documents, on a tout aligné sur la table et mis de l’ordre.

Et toi Gisela, qu’est-ce qui te poussait à commencer un second accompagnement ?

Gisela : Je n’avais aucune attente en particulier. Je voulais juste tenter d’aider une personne à sortir d’une situation difficile, grave.

Hélène : Je sentais bien que Gisela voulait simplement m’aider, je ressentais cette volonté. C’était aussi parfois difficile car je n’arrivais pas toujours à lui expliquer quels étaient mes besoins. Mais rien que la présence de Gisela constituait un réconfort pour moi. Et puis j’accueillais quelqu’un, donc je me forçais à me lever, à ranger la cuisine, à la recevoir. Je me rends compte aujourd’hui comme ce simple fait m’a aidé à sortir de ma léthargie, à me bouger, à ne pas me laisser aller. A avancer en fait.

Dans les premières semaines, vous vous êtes vues sans les enfants ?

Hélène : Oui, au début, j’avais besoin d’être seule avec Gisela. Pour lui parler. Les jumeaux avaient déjà 5 ans, je ne pense pas que j’aurais pu dialoguer facilement en leur présence. Et puis ils étaient malgré tout encore petits, et me sollicitaient sans cesse, je devais être présente pour eux.

Gisela : Par la suite, nous avons été les chercher ensemble à l’école et fait des activités tous ensemble.

Hélène : Je remarquais aussi que mes enfants ressentaient si Gisela ne pouvait pas venir une semaine. Non pas son absence en tant que telle mais ils me voyaient moi différente. Ils avaient conscience que ce jour-là, j’étais soudain plus « raplapla », sans force.

Cet accompagnement a duré un peu plus d’un an et semble avoir porté ses fruits…

Hélène : Quand je me revois un an plus tôt, c’est le mot « coma » qui me vient à l’esprit. Oui, j’ai le sentiment que j’étais dans un état comateux. Et sans Gisela je ne pense pas que j’aurais beaucoup avancé. J’aurais sans doute un peu progressé, oui, car c’est dans mon tempérament de ne pas me laisser faire, mais pas autant. Ce matin, j’étais chez mon médecin, qui me suit depuis longtemps, qui connait très bien ma situation. Avant que je ne parte, il m’a dit « jusqu’à présent tu voulais te battre pour les enfants mais j’ai comme l’impression que maintenant tu veux te battre aussi pour toi ». Voilà…