Sarah, la monoparentalité au quotidien

En cette matinée de mai, il n’y a pas encore grand monde dans le parc bruxellois. Quelques femmes avec des enfants en poussette, deux ou trois hommes seuls assis à l’ombre des arbres, une femme qui fait du stretching, un petit groupe de jeunes ados, skateboard sous le bras. Dans la plaine de jeux, aux abords du grand bac à sable, Stéphanie surveille les deux enfants de Sarah, un accompagnement Petit vélo jaune qui a débuté en janvier. Le temps d’un témoignage.

D’origine turque, Sarah a la trentaine. Vendeuse durant plusieurs années, elle arrête de travailler à la naissance de son fils, il y a trois ans. Une petite fille arrive un an plus tard. Depuis, elle s’en occupe seule.

Comme tant d’autres femmes en Belgique, Sarah est une femme monoparentale.

La séparation comme déclencheur

Enceinte de 6 mois de sa fille, elle se sépare volontairement du père de ses enfants, qui la bat. Elle garde encore des stigmates de son nez et d’un doigt cassés. Sarah doit apprendre à se débrouiller seule, à tous points de vue. « Je me suis retrouvée seule à devoir payer le loyer, 700 euros sans les charges, alors que je n’avais que le chômage. C’était impossible pour moi, beaucoup trop cher, et durant 2 mois je n’ai pas su le payer. J’ai rapidement cherché un autre appartement, davantage dans mes moyens. J’ai demandé à droite, à gauche, j’ai demandé de l’aide du CPAS, et j’ai finalement trouvé cet appartement grâce à une copine. J’ai déménagé à 8 mois de grossesse, plus un enfant de moins de 2 ans sur les bras ! Cet appartement est très bien, le seul inconvénient c’est qu’il est au 4e étage sans ascenseur. Mais bon, cela me fait du sport ! »

Si Sarah ne se plaint pas, est une femme très organisée et dynamique, elle ne veut cacher la souffrance de l’isolement. Surtout que ses parents ont coupé les ponts il y a six ans, lorsqu’elle s’est mariée avec cet homme qui ne leur plaisait pas. Du jour au lendemain ils ne lui adressent plus la parole. Elle a bien l’une ou l’autre copine, « mais pas vraiment des gens qui pouvaient me soutenir et m’aider. Et je n’avais pas le courage de rencontrer d’autres femmes seules car je garde des cicatrices difficile à effacer de ma relation de couple, surtout intérieures. Je me suis sentie salie et trahie et j’ai peur aujourd’hui, je manque de confiance en moi et il m’est désormais difficile de faire confiance aux gens. Alors oui, je me suis petit à petit complètement isolée avec mes enfants ».

De ses enfants, elle s’en occupe parfaitement. Du matin au soir, 24h sur 24. Jusque récemment, ses enfants n’allaient pas à la crèche. « J’entendais partout que les places manquaient et que de toute façon c’était beaucoup trop cher. Je me suis toujours dis que les crèches, c’était pour les autres ! Et puis je voulais être sûre que mes enfants soient bien traités ». C’est l’intervention du SAJ (Service d’aide à la jeunesse) qui va bousculer la donne, lorsque sa fille, âgée de quelques semaines, tombe assez sérieusement malade.

En observation

Lors de la visite chez la pédiatre, Sarah ne peut cacher ses larmes et explique la difficulté à gérer seule deux enfants en bas-âge. Il faut dire que l’ainé n’a pas encore deux ans. La pédiatre lui propose d’hospitaliser sa fille, pour qu’elle soit soignée dans les meilleures conditions possibles et que Sarah puisse se reposer. Deux jours plus tard, l’hôpital l’appelle et lui demande de venir, tôt le matin. « Mais je ne suis arrivée que vers 11h, car je devais d’abord m’occuper de mon fils. Comme je pleurais beaucoup aussi, le psychologue de l’hôpital à décidé de faire appel au SAJ, pour vérifier si j’étais capable de prendre soin de ma fille. J’étais dévastée ! Moi, totalement seule, je faisais le maximum pour m’occuper au mieux de mes deux enfants, et on me menaçait de m’enlever ma petite fille ! »

Sur demande du SAJ, Sarah et ses enfants restent trois semaines à l’hôpital, en observation. « J‘étais en fait sous surveillance, afin de vérifier si j’étais une bonne mère ! C’est extrêmement difficile à vivre. Le SAJ nous a enfin laissé sortir de l’hôpital et rentrer à la maison, tout en m’informant que je serais contrôlée à domicile sur une période entre 15 jours et 3 mois, selon mon choix. J’ai demandé le maximum pour bien leur montrer que je me sentais totalement apte à élever seule mes deux enfants. »

Durant trois mois, deux personnes du SAJ viennent 3 fois par semaines chez Sarah, pour observer certes, mais aussi pour l’aider. « Une fois la période de trois mois écoulée, le SAJ m’a félicité, m’a dit que j’étais une super maman ! En fait, cela m’a fait du bien d’être un peu accompagnée. Ce sont d’ailleurs eux qui m’ont suggéré de mettre mes enfants en crèche, avec l’aide de l’association le Ricochet. »

Une super maman, mais seule

C’est à la crèche que Sarah croise la route du Petit vélo jaune. La directrice lui parle de l’association, lui propose de prendre contact pour sortir de son isolement. « Mes enfants vont désormais à la crèche deux jours par semaine, le lundi et le mercredi. Le vendredi, il n’y a que la plus petite qui y va, mon fils restant avec moi. Comme je ne travaille pas, je n’ai eu que cette possibilité. Mais en fait, même quand ils sont tous les deux à la crèche, je m’occupe 24h sur 24 de mes enfants, du matin au soir. Ces jours-là, je vais faire des courses, je vais à des rendez-vous administratifs, je leur prépare à manger, je range, je nettoie,… et comme je suis une vraie maniaque de la propreté… En fait je n’ai jamais de temps pour moi. C’est simple, depuis leur naissance je me suis privée de tout, je ne fais rien d’autre que me consacrer à eux. Alors, comme je n’ai pas d’aide dans mon entourage, petit à petit, je me suis renfermée sur moi-même. Et je suis très fatiguée. »

Sarah souffre aussi de problèmes de peau, fortement accentués par le stress et la fatigue, jusqu’à la dermatillomanie. «Souvent j’ai peur que l’on me regarde, que l’on me juge. Cela me pousse à rester chez moi, plutôt que de faire profiter mes enfants des parcs, de l’extérieur. Cela accentue encore mon isolement. »

Pouvoir se confier…

Pour Sarah, l’accompagnement proposé par le Petit vélo jaune était clair : avoir parfois de la compagnie. Elle n’a pas besoin qu’on l’aide dans les tâches du quotidien, elle s’en sort très bien. Par contre, elle avait vraiment besoin de quelqu’un à qui se confier, à qui parler, avec qui échanger. « Avant de rencontrer Stéphanie, je me disais que comme elle était une inconnue, jamais je ne pourrais me confier à elle, me livrer. Je me préparais à être très distante. Mais dès la première rencontre, cette distance s’est évaporée. Le courant est passé tout de suite et la confiance s’est de suite installée. Depuis, avec Stéphanie, je parle, je pleure, je me confie, je lui fais confiance. Aujourd’hui, je sais qu’elle est là. Je sais qu’elle pense à nous, à moi, à mes enfants, et cela me touche énormément. Je sais que désormais je peux me confier à elle. Je la considère comme une vraie amie. »

La vie de Sarah connait d’autres virages aussi. Ses parents ont repris contact avec elle, pour les enfants. C’est pour eux également qu’elle a récemment appelé leur père . « A la crèche, ils voient des papas venir chercher les autres enfants et me demandent régulièrement où est le leur. C’est pareil quand ils regardent un dessin animé à la télévision : même les personnages ou les animaux ont des papas ! Cela me blessait bien sûr, alors je l’ai appelé. Moi j’en suis malade, mais c’est pour eux, pour qu’il assume ses responsabilités de père. Et nous aide aussi financièrement. »

En septembre, les deux enfants de Sarah iront à l’école. « Moi à ce moment-là, je veux retrouver le moral, sourit la jeune femme. Je veux suivre une formation et chercher du travail, et surtout en finir avec cet isolement ! »